Epreuve de Français Baccalauréat 1892

13/11/2013 - Mis à jour le 22/02/2014 à 11:53

Classe de rhétorique ou 1ére

Baccalauréat  26 Juillet 1892         

 

Épreuve de Français

Sujet : Marie Stuart à Ronsard : elle envoie d’Ecosse à son poète favori un buffet magnifique avec une coupe sur laquelle est sculpté un parnasse d’or, avec l’inscription « À Ronsard, l’Apollon de la source des Muses ». Vous imaginez la lettre qui a dû accompagner cet envoi.

 

Mon cher Ronsard,

Depuis que la perte cruelle de mon père et de mon époux m’a fait quitter le beau pays de douce France pour venir gouverner ici un navire que ballottent tous les ouragans déchaînés à la fois, je n’ai encore trouvé dans le pays de Robert Bruce et des Stuarts rien qui me rende les fêtes de la cour de France et le bonheur dont je jouissais naguère. La jalousie de l’Angleterre, la haine des grands de mon royaume, les agitations intérieures de la Réforme ont remplacé pour moi l’amour de tout un peuple et les plaisirs que ma patrie d’adoption prodiguait jadis à mon insouciante jeunesse. Aux carrousels qui portaient autrefois en triomphe la trop heureuse reine de France, Edimbourg a substitué des cris séditieux qui rendent soucieuse et inquiète la jeune fille que vous avez connue si expansive et si légère.

Aussi vous comprenez avec quelle ardeur je me rattache à tout ce qui me rapporte vers ce temps fortuné et cette heureuse contrée à l’amitié de laquelle j’ai confié en m’éloignant la moitié de mon cœur. Les vers aimables que vous m’avez envoyés dernièrement m’ont fait voir que vous vous souvenez du bonheur que me procuraient déjà les Muses au milieu des joies et de la prospérité. Aujourd’hui elles me sont devenues plus chères encore s’il est possible, parce que seules elles m’apportent la tranquillité au milieu des complots et des guerres qui ensanglantent mon royaume, ma cour et ma famille elle-même.

Toute poésie qui vient de France trouve en moi une admiratrice et une amie mais celle-là surtout est la bienvenue auprès de moi qui me rappelle tant d’agréables leçons toujours trop courtes au gré de mes désirs.  Marie Stuart, heureuse alors, apprenait de vous à exprimer les sentiments de son âme dans un mètre cadencé, avec une tendresse et une mélancolie harmonieuse dont vous vouliez bien lui livrer les secrets. Elles sont encore présentes à ma mémoire et surtout à mon cœur ces heures charmantes où vous m’enseigniez dans quelle mesure il faut puiser aux ouvrages de la belle antiquité les expressions et les images dont on recouvre ensuite des pensers nouveaux.

Avec quelle fierté vous vous indigniez contre ceux qui prétendent réduire votre poésie à un badinage élégant ! Certes, vous vous déclariez le sincère admirateur du maître sur lequel ces partisans du madrigal, de l’épigramme et du sonnet appuient leur opinion : vous rendiez hommage à ce talent facile, trop facile peut-être d’un des meilleurs écrivains, mais parce que la nature du génie de Marot l’avait emporté vers des genres légers et frivoles, fallait-il qu’aucun poète ne pût désormais suivre d’un autre côté une muse plus sérieuse ? Les grecs, eux aussi, avaient eu leur Marot dans Anacréon et pourtant Sophocle ne s’était point cru obligé de chanter les amours et les dons de Bacchus, il avait su réussir dans un genre plus élevé. Vous m’exhortiez aussi à ne point latiniser, à prendre aux Anciens le vêtement de leurs idées mais seulement après l’avoir traduit dans un idiome bien français et dans lequel les mots des langues anciennes ne paraîtraient que transformés suivant les règles de la dérivation.

Voilà ce que me rappelle la lecture de vos œuvres. Je ne puis me lasser d’y admirer l’art avec lequel  sont appliquées les théories que vous avez autrefois si élégamment exposées de concert avec Joachim de Bellay dans votre Défense et Illustration de la Langue française. Parfois un mot trop grec, une allégorie qui manque de nouveauté viennent accuser une certaine négligence ; mais, comme l’a dit l’un de ceux que vous m’avez appris à aimer : « quando plura nitent in carmine, paucis non offendar maculis »

Comment ne pourrais-je point être reconnaissante envers le poète qui m’a procuré, au milieu des difficultés que je rencontre dans le gouvernement de l’Ecosse, les seules distractions dans lesquelles je puisse oublier mes ennuis et retrouver quelque chose des trop rapides plaisirs de ma jeunesse. Agréez donc de Marie Stuart la coupe qui vous rappellera son souvenir quand un joyeux festin vous invitera à la liesse et aux chansons. La faiblesse d’un talent qui n’a jamais répondu qu’à grand’ peine aux soins dont vous avez bien voulu le combler m’empêche de vous exprimer par des vers mes remerciements pour les charmants ouvrages que vous m’avez adressés. Il n’y a que la poésie qui soit capable de répondre dignement au « Bocage royal », aux « Odes », à ces œuvres d’un genre plus secondaire dont vous ne blâmez que l’abus et le culte exclusif, et aux chants trop peu nombreux de cette « Franciade » qui donne une origine illustre et antique aux peuples dont j’ai été trop peu de temps hélas ! La fortunée souveraine. A défaut de chants acceptez donc, mon cher Ronsard, le faible présent que Marie Stuart vous envoie. « A Ronsard, l’Apollon de la source des Muses »

 

      Copie d’Henri ROBET, Grand-père de Geneviève THIRET promotion 1952 

 

              

 

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