A mon amie Bernadette

23/01/2013 - Mis é jour le 30/06/2016 07:23

Comme en 40, Sainte-Clotilde à Reuilly

À mon amie Bernadette…

 

Le 22 mars, à Bayonne, est morte Bernadette Laurent - Dubedout, promotion 1948 de La Tour, fille d’Édith Merret-Laurent, petite-fille d’Yvonne Merret - Le Moro toutes deux anciennes de Sainte-Clotilde.

Si je ne connais pas exactement le parcours des autres  membres de la famille, je connais parfaitement celui de Bernadette qui fut exactement le mien. Entrées à Reuilly en 1940, nous sortîmes de La Tour, bachelières, en 1948. Nos souvenirs replique montre suisse étaient communs et le pittoresque de la vie des petites pensionnaires de ce temps vaut la peine qu’on s’y arrête un instant.

 

Reuilly, sa chapelle, ses bâtiments immenses et glacials, son souterrain, son jardin qui s’étendait de la rue de Reuilly à celle de Picpus, Reuilly, berceau des dames de Sainte-Clotilde, Reuilly où les élèves côtoyaient le noviciat, Reuilly, établissement réouvert en 1940, au moment où les congrégations d’enseignantes refirent timidement surface et purent porter la cornette en public. Reuilly, donc, était, à cette époque, le pensionnat des élèves de La Tour jusqu’à la seconde.

Nous étions dix-sept lorsque j’intégrai, en novembre 1940[1], cette pension, éclairée au gaz, chauffée (très peu) par d’antiques bouches de chaleur et qui ne comportait que six classes : de la classe de 10ème à la classe de 5ème.

 

Oh, le cours de latin où Mademoiselle Masse nous divisait en Horaces et Curiaces qui se lançaient des énigmes telles que « ablatif singulier de civis ou troisième personne du pluriel au plus-que-parfait de audio » www.meilleurfr.net L’équipe gagnante était celle qui répondait le mieux, et les déclinaisons et verbes latins sont gravés dans nos mémoires. Et le cours de grec de 11h15, heure régulière de l’alerte – nous étions en 1943, sous les bombardements alliés - où, en rangs et calot sur la tête, nous nous précipitions vers le métro-abri et récitions les terribles verbes en -mi, sagement assises sur les tabourets de dortoir, alors que la maîtresse de grec (on ne disait guère professeur) trônant sur la chaise apportée par la chouchoute, faisait l’admiration du public, légèrement étonné, qui séjournait dans la station en attendant la sirène libératrice.

Mais, si nous faisions de solides études - toutes nos enseignantes, coiffes tuyautées ou pas, étaient au minimum licenciées - notre éducation était centrée sur la vocation de la femme catholique, nous passions du reste, dans les mots, directement du statut de jeunes vierges à celui de mères de famille et, dans ces temps heureux, nous avions la grâce de ne nous en point étonner, du moins en surface car nos bonnes mères auraient été bien sidérées si elles avaient connu le contenu de quelques unes de nos conversations…

Les repas, entre le Bénédicité et les Grâces, étaient généralement pris en silence. Le soir, cependant, on parlait au dessert.

À huit heures et demie, montée - toujours en silence – au dortoir, et là, un brin de toilette. Pudiquement drapées dans nos robes de chambre, nous nous brossions les dents – et allions sourire devant la religieuse de permanence pour qu’elle en vérifie la propreté, puis nous passions séparément une ou deux minutes à la « petite toilette ». Bidet en fer et eau chaude, le luxe. Enfin, tout le monde à genoux pour une longue, longue prière et ensuite au lit. Il ne fallait pas dormir les genoux relevés : le diable aurait pu entrer !

Quant aux matins d’hiver, c’était l’horreur, nous émergions pour faire une toilette de chat, robe de chambre légèrement écartée sur les épaules, manches relevées, dans une cuvette en porcelaine. Oh la la, ce que c’était froid…Il fallait tout de même passer la visite du cou et des ongles.

Du reste, à cette heureuse époque, en France, qui se lavait ?

Cependant,  le vendredi, nous avions les bains de pieds, toutes assises en rang devant des petites bassines pleines d’eau chaude, et là, exceptionnellement, nous avions le droit de parler. Et même, oh joie ! Vers le mois de juin, nous bénéficiions  de plusieurs bains de pieds par semaine, surtout après avoir bien couru en récréation.

 

Quoi qu’il en soit, nous passions de bons moments ; oh la Sainte Catherine avec des semaines de préparation, on jouait des pièces et pas n’importe quoi, je me souviens d’avoir prêté ma silhouette de treize ans à Andromaque et Bernadette dans L’Aiglon se tailla un énorme succès. Car nous avions du public : les parents et les anciennes élèves. Du reste pour L’Aiglon, que nous avons donné en classe de 3ème, et en costume, s’il vous plait, nos maîtresses étaient fort préoccupées du collant des culottes d’Empire « et que vont dire les vieilles anciennes ? ». Et la partie annuelle de cache-poulet, seule occasion de parcourir tous les bâtiments, attention, pas le noviciat tout de même !

Et puis, il y avait la gymnastique, avec - devinez quoi - un HOMME, oui un homme, mais dûment accompagné de sa femme tricotante, et surveillé de plus, par une religieuse âgée. Pauvre M. Renoux, je reste persuadée qu’il n’aurait jamais pensé à mal, surtout devant nos tenues : culottes bien larges jusqu’au genou, surmontées d’une tunique (sans manches tout de même) de la même longueur !

Mais ce ne fut pas tellement mieux à La Tour où notre cher abbé Durand, prof de lettres en première était surveillé, lui aussi, par une religieuse d’âge canonique.

Le jeudi matin, plus détendu, était consacré au solfège, à la musique et aux bonnes manières. Nous apprenions l’art de placer les invités, de ne jamais déplier un mouchoir en public, de parler à un évêque : on dit « Excellence » et non « Monseigneur », de baiser, à genoux, son anneau. (Maintenant on l’embrasse et on l’appelle par son prénom…)

 

Et les rosettes, oh les rosettes… Les élèves actuelles, même si elles sont pensionnaires, ont la fortune d’ignorer ce supplice raffiné que représentait l’obtention de la rosette : elle était remise toutes les semaines à condition d’avoir au moins la moyenne dans les matières principales, et surtout de n’avoir pas récolté trois « mauvaises remarques ». Et celles-ci s’attrapaient ultra facilement : bavarder en classe ou à l’étude, arriver en retard au réfectoire, rester assise à l’entrée d’une maîtresse, etc. Répondre impoliment était le comble des crimes, trois mauvaises remarques d’un coup.

 

Au cours des années, le pensionnat s’étoffa, il y eut non seulement plus d’élèves, mais encore on put ouvrir d’abord une quatrième, ensuite une troisième dont nous sortîmes, Bernadette et moi, en 1945, nous avions quatorze ans, il était temps de rejoindre La Tour !

 

 

Geneviève Gontier -  Barral, promotion 1948

 



[1] Je sortais de Marie-Clotilde à Nice, autre établissement de Sainte-Clotilde.

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